Revue IRIS n°37/2016 L'Entre-deux et l'Imaginaire Lettre électronique des Centres de Recherche sur l'Imaginaire n°15 (2016) Actes du 2ème congrès du Centre de Recherches Internationales sur l'Imaginaire (2015) Philippe Walter : Dictionnaire de Mythologie arthurienne

 

Gaston Paris, dans Le Petit Poucet et la Grande Ourse , paru en 1875, cite une version russe de ce conte rapporté par Afanassiev dans Russkija d ietskija skazki :


Il y avait une fois un vieux et une vieille. Un jour la vieille était en train de hacher des choux quand elle fit un faux mouvement et  se laissa retomber la hache sur le petit doigt , si bien qu'elle se le détacha de la main. Elle le prit et le jeta dans le tas d'ordures derrière le poêle. Voilà qu'elle entendit une voix humaine qui partait de derrière le poêle et qui disait : "Maman, retire-moi d'ici !" La vieille, toute saisie, fit le signe de la croix et demanda : "Qui es-tu ?" - "Je suis ton fils, né de ton petit doigt." La vieille le prit et le regarda : ah ! qu'il était petit, tout petit, tout petit, on le voyait à peine par terre : elle l'appela Petit Poucet. " Et papa, où est-il ?"  demanda Petit Poucet. "Il est allé aux champs. - Je vais aller le rejoindre ; je l'aiderai. - Va, petiot."

Il arriva au champ où son père labourait : "Dieu te garde, petit père !" Le vieux regarda tout autour de lui : "Voilà un prodige ! J'entends une voix humaine, et je ne vois personne. Qui est-ce qui me parle ? - Moi, ton fils. - Je n'ai jamais eu d'enfant. - Je ne suis au monde que de ce matin : maman hachait des choux pour faire un pâté, elle s'est coupé le petit doigt de la main, elle l'a jeté derrière le poêle, et voilà : Petit Poucet était né. Je suis venu te rejoindre et t'aider à labourer la terre. Va, petit père, assieds-toi, mange ce que Dieu t'a donné, et repose-toi un peu." Le vieux fut enchanté, et il s'assit pour dîner : quant à Petit Poucet, il se glissa dans l'oreille du cheval et se mit à labourer ; mais d'abord il dit à son père : "si quelqu'un  veut m'acheter, vends-moi, et n'aie pas peur, je ne serai pas perdu : je reviendrai bien à la maison." Voilà que par là passe un seigneur, il regarde et il s'émerveille : le cheval va, la charrue laboure, et d'homme point. "Ma foi, dit-il, c'est une chose qu'on n'a jamais vue, et qu'on n'a jamais entendu dire, qu'un cheval laboure tout seul pour lui. - Est-ce que tu es aveugle ?" dit le vieux ; "c'est mon fils qui laboure. - Vends-le moi. - Non, je ne le vends pas ; la vieille et moi, nous n'avons pas d'autre joie, d'autre consolation que lui. - Vends-le moi, bonhomme, je t'en prie. - Eh bien ! donne mille roubles, il est à toi. - Comme c'est cher ! - Tu vois bien ce qu'il sait faire : il est petit, mais courageux ; il a bon pied bon oeil, et fait bien les commissions. " Le seigneur compta les mille roubles, prit le petit, le mit dans sa poche et s'en alla chez lui. Mais en route, Petit Poucet fit caca dans sa poche, s'échappa par un trou et s'en alla.

Il marcha, marcha, et bientôt, voyant s'approcher la nuit il s'abrita sous un brin d'herbe, se coucha et se disposa à dormir. Par là passèrent trois voleurs : '"Bonjour, mes garçons !" dit Petit Poucet. " Bonjour ! - Où allez-vous ? - Chez le pope. - Quoi faire ? - Voler ses boeufs. - Prenez-moi avec vous. - A quoi nous seras-tu bon ? il nous faut des gaillards solides, qui ne donnent pas un coup sans briser des os. - Je vous serai très utile : je me glisserai sous la planche qui ferme le bas de la porte et je vous ouvrirai la porte. - C'est une idée : viens avec nous." Ils s'en allèrent tous les quatre chez le riche pope : Petit Poucet se glissa sous la porte, l'ouvrit, et dit : "Vous, frères, restez là dans la cour, moi j'entrerai dans l'étable, je choisirai le plus beau boeuf et je vous l'amènerai. - Très bien ! " Il entra dans l'étable, et se mit à crier de toute sa force : "Quel boeuf faut-il prendre, le fauve ou le noir ? - Ne fais pas de bruit," dirent les voleurs ; "prends celui dont le pied te tombera sous la main." Petit Poucet leur amena le plus beau de tous les boeufs ; les voleurs l'emmenèrent dans la forêt, le tuèrent, enlevèrent la peau et se mirent à partager la viande : "Moi, frères," dit Poucet, "je prends les boyaux : c'est tout ce que je demande." Il prit les boyaux et s'en alla se coucher dedans pour dormir, afin de trouver la nuit moins longue. Quant aux voleurs, ils se partagèrent la viande et rentrèrent chez eux.

Un loup vint à passer par là, il avait grand'faim : il avala les boyaux et le petit avec : Poucet se trouva tout à coup dans le grand ventre tout vivant, mais il s'en faisait peu de souci. Mal prit au gris (c'est-à-dire au loup) de sa gloutonnerie ! S'il voyait un troupeau dont le berger dormait pendant que les moutons paissaient tranquillement, il s'approchait et prenait un mouton, mais Petit Poucet se mettait à crier à pleine gorge : "Berger, berger, âme des moutons ( locution consacrée), tu dors, et le loup emporte un mouton !" Le berger s'éveillait, se jetait sur le loup à coups de bâton et lançait sur lui ses chiens, et les chiens de le déchirer, que les flocons en volaient ! à peine s'il se sauvait vivant. Ainsi le loup jeûnait toujours et il allait mourir de faim. "Sors," dit-il à Poucet. "Porte-moi chez mon père, chez ma mère et je sortirai," répondit Petit Poucet. Le loup arriva au hameau , entra tout droit dans la maison du vieux : aussitôt Petit Poucet sortit du grand ventre par derrière, s'assit sur la queue du loup et se mit à crier : "Battez le loup, battez le gris ! " Le vieux prit un bâton, la vieille un autre, et ils se mirent à battre le loup, et quand il fut mort, ils prirent la peau pour faire une touloupe à leur fils. Et ils se mirent à vivre ensemble, et ils vécurent longtemps heureux.

- Autre version - japonaise cette fois - du conte, Le Fils de la pêche (Momotarô), dans M. Coyaud, 180 contes populaires du Japon, Maisonneuve et Larose, 1975 :


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Jadis, quelque part, un vieux, une vieille. Un jour d'été, la vieille va à la rivière laver avec sa cuvette. Elle voit une grosse pêche amenée par le courant, l'attrape, la rapporte à la maison. Le vieux se prépare à la couper avec le couteau de cuisine, quand la pêche se sépare en deux, un beau bébé en sort. Ils le nomment Momotarô "Fils de la pêche", lui donnent une éducation soignée. Il devient un joli garçon malin et fort, veut partir en expédition contre les ogres. Sa mère lui prépare des pâtés au millet (kibi dango) ; il les emporte à son côté gauche ; au côté droit, un sabre. En route, rencontre un chien : "Momotarô, donne-moi des pâtés". Il lui en donne. Le chien dit "Je serai ton vassal". La scène se répète successivement avec un singe et un faisan. Ils prennent place dans un bateau pour aller jusqu'à l'île des ogres. Le faisan est juché sur le mât, le singe est au gouvernail. Ils arrivent sur l'île. Les portes de fer du château des ogres sont fermées. La faisan vole par-dessus la muraille et les ouvre de l'intérieur. Ogres noirs, rouges, blancs sont battus par Momotarô et ses vassaux, qui retournent au village chargés de trésors.

 


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Au-delà de leur divergence de détails, les deux textes présentent une même structure de base articulée sur trois motifs-clés :
 
  • naissance merveilleuse du héros
  • épreuve qualifiante fondée sur la ruse
  • acquisition d’un pouvoir (souveraineté) ou d’une vie heureuse.

 

Ces trois motifs reliés entre eux forment une structure de nature anthropologique. Ils sont superposables à de nombreux récits d’enfances héroïques (cf. Otto Rank, Le Mythe de la naissance du héros, suivi de La Légende de Lohengrin, Payot, 1983 ; Carl-Gustav Jung, Charles Kerényi, Introduction à l’essence de la mythologie : l’enfant divin, la jeune fille divine, Payot, 1993 ; Philippe Walter, Perceval, le pêcheur et le Graal, Ed. Imago, 2004).

En suivant donc les traces de nos Poucets dans ce jeu de piste qu’est l’imaginaire, à l’aide des petits cailloux symboliques (mythèmes) parsemés dans les deux contes, on arrive à la conclusion que ces deux textes issus d’aires culturelles différentes, offrent un aperçu sur l’étendue du champ de l’imaginaire, soit l’ensemble des représentations indirectes de la réalité dont dispose la conscience, niveaux d’images renvoyant à un au-delà du réel figuré : mythes, rêves, symboles et archétypes.
Ainsi découvre-t-on le thème de l’enfant mythique à la naissance magique, asexuée (parthénogénèse ou clonage dans le conte russe, reproduction végétale à partir d’un fruit d’immortalité dans le conte japonais) qui entreprend une descente initiatique aux Enfers (regressus ad uterum du Poucet enfoui dans le labyrinthe serpentiforme des entrailles du bœuf, comme prémices de l’avalage dans la gueule du loup-Léviathan) ou un voyage dans l’au-delà – l’île des ogres - sur la barque japonaise de quelque invisible Charon, en compagnie d’un chien (loup euphémisé), avec un singe au gouvernail comme doublet du héros et un faisan-Phénix en vigie, oiseau solaire que l’on retrouve à la proue de nombreuses barques sacrées. C’est alors à la fois dans la version russe une nouvelle naissance métaphorique de Poucet comme défécation du loup (déjections synonymes de richesses) qui le fait « sortir du grand ventre par derrière » - et un retour heureux au bercail, dont la félicité est assurée dans la version japonaise par la redondance des richesses rapportées.

Ainsi à partir du noyau mythique d’un texte écrit ou oral, c’est tout un continent imaginaire que l’on peut explorer plus en profondeur, grâce à l’approche théorique suivante.

 

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